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16 JUIN

HIERARCHIE DE L'INFORMATION :
FAUT-IL EN RIRE OU EN PLEURER ?

 
par Henri HUBERT
Délégué Régional du FRS Champagne-Ardenne

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Le Journal du Dimanche a titré ce matin : « Des scientifiques mettent en garde contre les dangers du portable ». Depuis le temps qu’on en parle, enfin « des scientifiques » vont nous dire vraiment ce qu’il en est !

Mais, sous le titre, ô déception, rien de bien nouveau. En fait, plutôt de quoi sourire. Comme c’est dimanche, peut-être s’agit-il d’un article écrit pour nous détendre ? Et tant mieux pour les enfants qui auront offert aujourd’hui un joli portable à leur papa pour la Fête des Pères, pour qu’ils ne culpabilisent pas trop !

Espérons au moins que les émetteurs de l’information en question ne se prennent pas trop au sérieux… ce dont je doute quand même un peu.

« Des scientifiques mettent en garde contre les dangers du portable ». Voyons donc cela de plus près. Commençons par faire un peu d’analyse de texte : « Des ». Article indéfini pluriel. Il est donc intéressant de savoir qui se cache derrière cet indéfini. Réponse dans l’article : « Vingt scientifiques internationaux ». Sur les quelques millions de scientifiques vivant au monde, reste à savoir si ce choix est représentatif de l’ensemble de la communauté scientifique. Admettons-le. Mais qui sont-ils, ces vingt scientifiques représentatifs ? Premier élément de réponse en tant que citoyen non journaliste qui vérifie tout de même l’information : l’opération est « coordonnée par David Servan-Schreiber, professeur de psychiatrie à l'université de Pittsburgh et connu pour le succès de son livre "Guérir" (2003) » et pour la société commerciale qu’il a créée ensuite pour vendre les gélules d’Oméga 3 qu’il y recommande pour lutter contre le cancer. C’est donc vraiment désintéressé, puisque s’il y a moins de cancers, il vendra moins de gélules… L’information est donc à prendre très au sérieux. David Servan-Schreiber, dont le nom n’est inconnu de personne du fait de son Jean-Jacques de père, est suivi par une vingtaine de scientifiques sans doute de renom, même si je n’ai pas la chance de les connaître.

Ce groupe de scientifiques internationaux fait dix recommandations fort intéressantes.

Par exemple : « Maintenir le téléphone à plus d’un mètre du corps ». Mon bras mesurant 70 centimètres – j’ai pris la peine de mesurer – quand quelqu'un m’appelle dans la rue, comment faire ? Mettre le téléphone en mode « haut parleur », ce qui n’est pas très discret, et le poser par terre ? Mais quelqu'un risque de marcher dessus… Demander à un passant de me le tenir à distance ? Mais ce ne serait pas charitable pour lui ! En plus, il risque de partir avec…

Autre recommandation : « Changez régulièrement de côté pendant une conversation ». Ainsi vous risquez sans doute deux demi-cancers au lieu d’un entier ? Et comme apparemment le danger ne s’estompe qu’à plus d’un mètre comme il est dit ci-dessus, pour protéger l’hémisphère gauche quand vous téléphonez du côté droit, il est donc supposé que votre cerveau fait plus d’un mètre de diamètre… Sans doute l’auteur est-il une « grosse tête » ?

Et encore : « Rester à plus d’un mètre d’une personne téléphonant et éviter d’utiliser son portable dans le métro, le train ou le bus pour ne pas exposer passivement les autres ». Imaginons la scène : 17 h 50, métro parisien, entre Réaumur Sébastopol et Strasbourg Saint Denis… un portable sonne. Le gars prend la communication… tout le monde prend peur… Vite, s’éloigner du mobile en action ! Les passagers s’affolent, panique, signal d’alarme… Avantage du système : vous faites semblant de téléphoner avec un faux portable (pour ne pas vous intoxiquer) et vous êtes à l’aise dans le métro : personne ne s’approche plus de vous !

Autre suggestion : « N’utilisez votre portable que pour établir le contact ». Donc, j’appelle sur mon mobile : « Allô ! Martine ? Je t’appelle de chez moi, tu es bien là ? Ne bouge pas, je te rappelle tout de suite à partir de mon fixe » !

Ou encore : « Eviter le plus possible de porter un téléphone mobile sur soi ». Donc, quand vous sortez, laissez-le chez vous. Si vous circulez en voiture, mettez-le dans le coffre. Ou alors cherchez un passant qui va au même endroit que vous, qui ignore les risques, et faites-le lui porter, en vous tenant bien sûr à distance. Sympa…

Enfin : « Lorsqu’on porte son mobile sur soi, s’assurer la face ‘clavier’ est dirigée vers le corps ». Sans doute que les micro-ondes font le tour…

Mais continuons l’analyse du texte : la déclaration rapporte que le téléphone portable pourrait favoriser « l’apparition de cancers en cas d’exposition à long terme ». Il est étonnant que des scientifiques par définition soucieux de la rigueur soient si peu précis. Veulent-ils dire « l’apparition de cancers à long terme, en cas d’exposition », ou « l’apparition de cancers en cas d’exposition longue » ? Point d’interrogation. Peut-être les deux.

Tout cela pour vous dire que je préfère en sourire. Pourquoi ? Parce que je ne vous ai pas encore tout dit. Poursuivons la lecture de l’article : « Les scientifiques s'accordent sur deux choses : il n'y a pas de preuve formelle de la nocivité du portable, mais un risque existe qu'il favorise l'apparition de cancers en cas d'exposition à long terme ».

Autrement dit : il est possible qu’il n’y ait aucun risque, mais il est bien possible qu’il y en ait un. Principe de précaution oblige : s’il y a un risque, ne pas utiliser.

Appliquons donc le principe de précaution jusqu’au bout :

- n’utilisez plus votre voiture car vous risquez de ne pas arriver vivant, surtout si elle roule à l’essence avec un moteur à explosion !

- ne prenez plus l’avion car le risque qu’il s’écrase n’est pas nul,

- ne prenez pas le train car il pourrait arriver qu’il déraille ou qu’un terroriste le fasse sauter,

- ne restez pas non plus chez vous, car il y a toujours un risque de tremblement de terre et vous pourriez être enseveli sous les décombres,

- mais ne restez pas dehors, car vous prenez le risque d’être frappé par la foudre…

Nous sommes dimanche, et pour une fois je préfère m’amuser un peu à propos d’une vraie non-information… Quoi de nouveau en effet ? Rien.

Ceci étant, je ne peux pas éviter de poser trois problèmes réels qui transparaissent derrière cette affaire :

- d’abord celui du principe de précaution : si on peut en admettre l’idée, comment faire pour qu’il ne bloque pas le progrès ? Au 19ème siècle, n’a-t-on pas craint un temps que les trains fassent tellement peur aux vaches que la production laitière baisserait dramatiquement ? Aurait-on bien fait d’interdire pour autant la construction des lignes de chemin de fer ? Où placer la limite de la précaution ? Faut-il s’interdire tout progrès alors que l’on sait que le risque zéro est illusoire ? Aurait-il fallu rester à l’âge des cavernes ? S’empêcher d’utiliser le feu ? Ne pas commencer à tailler la pierre à cause du risque de prendre un éclat de silex dans l’œil ?

- on trouve tout et son contraire sur les dangers réels des téléphones portables. Je ne nie pas qu’il faille se poser la question des risques de son utilisation pour la santé. Mais pourrait-on enfin disposer d’études sérieuses, argumentées, indiscutables, menées par des organismes indépendants des fabricants et des opérateurs de téléphones ? Et s’il y a vraiment un risque, sachant qu’il serait étonnant qu’on puisse revenir en arrière en supprimant les mobiles, quelles mesures prendre, d’abord au niveau des fabricants ?

- enfin, comment se fait-il que la presse se soit précipitée sur cette information qui n’en est pas une ? Le « non » irlandais au Traité de Lisbonne, l’adoption d’une constitution par le Kosovo contre l’avis de la Serbie, la tension sociale en France, le prix du pétrole et son impact sur le pouvoir d’achat, la politique des taux de Monsieur Trichet, les négociations avec l’Iran, etc. n’étaient-ils pas des sujets bien plus importants ?

Comment respecte-t-on la hiérarchie de l’information ? Faire peur, parier sur le catastrophisme cela fait vendre… Mais l’information, est-ce d’abord cela ?


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