12 AVRIL
Un spectre de plus en plus inquiétant :
La pénurie alimentaire mondiale
par Danièle HUBERT
Membre du Bureau du FRS Marne
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La flambée des prix alimentaires s’aggrave. Les prix ont augmenté de 40% en moyenne au niveau mondial depuis l’été dernier.
Le spectre de pénuries alimentaires étend son ombre sur toute la planète et provoque des émeutes en Afrique, des protestations de consommateurs en Europe et déclenche des réactions de panique dans les pays importateurs.
Des émeutes de la faim ont éclaté récemment, en Haïti entraînant la mort de cinq personnes, mais aussi en Egypte, en Côte d’Ivoire, au Maroc, en Guinée, en Mauritanie, au Mexique, au Mozambique, au Sénégal, en Ouzbékistan, au Yémen, en Bolivie, en Indonésie...
Selon le professeur John Beddington, conseiller scientifique en chef du Gouvernement du Royaume-Uni, « les effets de la crise alimentaire se feront ressentir plus vite que les changements climatiques » et « la perspective d’une pénurie alimentaire au cours des 20 prochaines années est tellement grave qu’il faut s’y attaquer d’urgence ».
La Banque Mondiale aussi a tiré la sonnette d’alarme. « Dans certains pays, l’envolée des prix des denrées alimentaires est telle qu’il n’y a plus de marge pour survivre », a déclaré ce 2 avril, Robert Zoellick, Président de la Banque Mondiale. Il appelle à une "nouvelle donne" pour combattre la faim et la malnutrition, cet objectif qui semble hélas de plus en plus inaccessible parmi les Objectifs du Millénaire fixés en 2000.
Cette « nouvelle donne » doit se traduire par la transformation de l’aide alimentaire traditionnelle en un concept de plus vaste portée, en vue de la constitution de marchés alimentaires locaux et de l’accroissement de la production agricole, afin de créer une « révolution verte » en Afrique subsaharienne.
« Les augmentations de revenus tirés de l’agriculture ont une capacité de réduction de la pauvreté trois fois plus élevée que celle des revenus provenant d’autres secteurs » reconnaît M. Zoellick. Quel heureux changement de langage de la part de cette Institution Internationale qui prônait jusque-là, comme le FMI, des politiques contraignantes allant en sens inverse !
Il devient urgent de sortir de l’impasse dans laquelle se trouvent les négociations à l’Organisation Mondiale du Commerce : « Un système de commerce mondial plus équitable et plus ouvert encouragerait les agriculteurs des pays en développement à accroître leur production », a encore déclaré M. Zoellick.
« C’est maintenant que les pauvres ont besoin de pouvoir acheter des aliments moins chers. Or, le système du commerce agricole mondial reste enlisé dans le passé. Le moment est réellement venu d’éliminer les subventions agricoles et les distorsions qu’elles engendrent, et d’ouvrir les marchés aux importations alimentaires. Peut-on imaginer des circonstances plus pressantes ? »
Louis Michel, commissaire européen au Développement s'est montré quant à lui, "extrêmement préoccupé face au choc alimentaire mondial qui se profile - moins visible que le choc pétrolier, mais avec l'effet potentiel d'un vrai tsunami économique et humanitaire en Afrique".
La situation s’est en effet fortement dégradée depuis quelques jours. Les violentes manifestations en Haïti contre l’envolée des prix du riz, du maïs, du sucre, se sont étendues ce mardi 8 avril, dans la capitale Port-au-Prince, où des casques bleus ont dû déployer des blindés pour protéger le palais présidentiel. En Mauritanie des convois alimentent depuis quelques jours le centre du pays, aux Philippines le riz est distribué sous protection militaire.
Des manifestations ont éclaté au Pakistan à cause du manque de blé et en Indonésie à cause du manque de grains de soja. L’Egypte a interdit ses exportations de riz pour conserver la nourriture sur place. Le prix de la farine a doublé, et même triplé en quelques semaines, entraînant une hausse du pain Baladi subventionné par l’Etat, générant des bagarres devant les boulangeries, des dizaines de blessés et même des morts. En Chine, le prix de la viande a augmenté de 60% en un an, tandis que dans le même temps, à Bangkok, la tonne de riz passait de 175 $ à 500 $ !
"Il va y avoir des troubles et les pays les plus pauvres en pâtiront beaucoup plus que les nations les plus riches", estime M. Ooi Kee Beng, de l'Institut d'études du Sud-Est asiatique.
Pourquoi cette explosion des prix des denrées alimentaires ?
Dérèglements climatiques : sécheresses, inondations, associées à la surpopulation et au sous-développement de certains pays, prennent un caractère dramatique. Les stocks de riz sont en effet à leur plus bas niveau depuis 1974, lors de la terrible famine subie par le Bangladesh suite aux cyclones, aux crues du Gange et du Brahmapoutre, et aux grandes marées ressenties jusqu'à 400 kilomètres à l'intérieur des terres. Alors que moitié de la planète dépend du riz, on prévoit déjà que sa production en 2008 sera inférieure au niveau de la demande pour la consommation mondiale.
Le recul de l’offre : l’Inde, 3ème exportateur de riz du monde, confrontée elle aussi à une forte inflation, après avoir restreint ses exportations de riz pour contenir les prix sur le marché local, vient de stopper purement et simplement ses ventes à l’étranger pour assurer les besoins de sa population. Le Vietnam aussi a fortement réduit les siennes début mars. Ces mesures ont déclenché une flambée des prix mondiaux, qui ont augmenté de 50% en un an, selon la FAO.
L’explosion de la demande : l'émergence des classes moyennes en Chine et en Inde, dont la demande explose et va de pair avec l'amélioration de la qualité de leur alimentation, demande plus de protéines : ainsi que l’exprime Pascal Lamy, Président de l’OMC, « elles consomment de plus en plus de poulet et de porc, eux-mêmes transformateurs de céréales », alors que les changements climatiques en freinent la production.
Cette consommation de viande et de produits laitiers qui augmente en Asie, accroît les besoins de l’industrie de l’alimentation animale. Le prix du lait en poudre a plus que doublé l’an dernier, en raison de la hausse de consommation en Asie doublée, d’une pénurie en Occident.
La course aux biocarburants : l'apparition de ces pénuries mondiales, viande, lait, blé, riz… est certes liée aux aléas du climat, mais aussi à l'essor des biocarburants réduisant chaque jour les surfaces agricoles dédiées à l’alimentation. L’augmentation des prix des carburants a profondément modifié les conditions de production et de transport des aliments dans le monde, et l’immense demande en agro-carburants qui s’ensuit, provoque des tensions entre l’utilisation de la terre pour produire des carburants ou de la nourriture. Par ailleurs, par ses quotas agricoles, l'Union Européenne maintient la production au plus bas tout en incitant les agriculteurs à produire des biocarburants plutôt que des aliments. Les hausses de prix qui en découlent profitent d’ailleurs davantage aux grandes chaînes alimentaires qu'aux producteurs.
La spéculation : le blé, le riz ou le sucre deviennent des valeurs refuges tout comme l’or et le pétrole ! Tandis que des pays comme l'Inde, l'Egypte, le Cambodge ou le Vietnam suspendent leurs exportations de riz, d’autres, tels les Philippines en recherchent désespérément. Les spéculateurs et les fonds spéculatifs, les célèbres hedge funds, profitent de cette situation, et sans scrupules, entraînent des fluctuations de plus en plus brutales des cours, et une « révolution » inquiétante et incontrôlable des marchés mondiaux de l’alimentation, risquant de précipiter une crise encore plus violente de la pauvreté.
"On ne sait plus où on en est ! Depuis quelques semaines, les prix font les montagnes russes" s'inquiète Hervé Le Stum, directeur de l’Association Générale des Producteurs de Blé (l’AGPB).
Il y a effectivement de quoi être inquiet ! Trop souvent nous nous focalisons sur des problèmes qui pourraient nous apparaître un jour bien dérisoires au regard de ces questions fondamentales qui risquent de mettre en péril le devenir de l’humanité.
Ne serions-nous pas occupés à « regarder ailleurs, alors que notre maison brûle », comme l’a dit le Président Jacques Chirac au Sommet Mondial du Développement Durable de Johannesburg, le 2 septembre 2002 ?
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